Un peu niais l’article de cette semaine? C’est pas ça qui va nous faire avancer?
Et pourtant, c’est la conclusion majeure de la plus longue étude sur le comportement et la santé humaine jamais menée. Alors à ceux qui, en questionnement sur la prochaine étape de leur vie, qu’elle soit professionnelle ou personnelle, se désolent parfois de ne pas avoir de passion, qui donnerait un sens évident à leur vie et leur indiquerait la direction à prendre, voici ce que j’ai envie de répondre: au-delà du choix d’une nouvelle voie – je vous promets pour bientôt un article sur le choix – je pense que chacun aurait à gagner à se passionner, ou à tout le moins à porter un intérêt profond et durable à la façon de considérer et gouverner ses relations avec autrui.
Les autres, c’est une question de vie ou de mort
Les plus solitaires d’entre nous sont, comme les autres, dépendent d’un réseau de relations avec d’autres humains. Dépendent parce qu’un humain totalement isolé finit par mourir. Ce n’est d’ailleurs pas pour rien qu’une des pires punitions à l’armée ou dans les prisons et d’être mis à l’isolement. On pourrait penser au premier abord qu’après tout, pendant ce temps, personne ne vient nous déranger ni nous contraindre à aucune activité et qu’il n’y a pas d’effort à fournir. Quant à moi je pourrais imaginer assez volontiers me donner ainsi l’occasion de rêvasser autant que je le souhaite. Mais la réalité c’est qu’un trop long isolement rend fou, et que la biologie nous contraint, pour maintenir un fonctionnement correct de l’organisme, au contact avec autrui.
Si nous avons biologiquement besoin des autres, nous avons la merveilleuse possibilité, contrairement aux autres animaux, de choisir de faire de nos relations aux autres l’œuvre d’une vie. J’entends évidemment par-là l’engagement et la qualité de notre mode de relation aux autres, pas la liste de nos relations mondaines ! (qui serait d’ailleurs l’antithèse de ce que je vous propose ici).
Investir chaque jour une partie importante de son intelligence, de sa curiosité, de sa générosité, de son envie de croître et de son expérience acquise dans l’amélioration de la qualité des relations que nous entretenons avec nos semblables est un but qui peut suffire à conduire une vie. (Ce à quoi nous allons nous occuper dans les interstices de ce but général – en partie parce que nous devons bien assurer notre subsistance – peu finalement apparaître assez secondaire par rapport à cet objectif de vie).
Et ce dont je parle ici, tout le monde peut choisir de le faire. Doué ou pas pour la communication et le « relationnel », ce n’est pas le sujet. Certains extravertis, très faciles d’abord, ne font pas nécessairement beaucoup de bien autour d’eux, par manque d’intérêt réel pour l’autre, dont ils se nourrissent sans donner grand-chose en retour. À l’inverse on peut être réservé, timide, souvent mal à l’aise dans les relations avec les autres êtres humains, mais injecter dans celles que l’on entretient une qualité, un engagement, une envie de bien faire qui leur donnent une épaisseur particulière. Mettre de la matière de valeur dans les relations sera plus facile pour certains que pour d’autres, mais chacun peut y parvenir[1] et y trouver un plaisir profond.
Avec les autres, nous nous améliorons sans cesse
Et ce qui est très réjouissant dans cet engagement d’une vie, c’est que nous pouvons nous améliorer avec le temps, et tout au long de notre vie. (Pour ceux qui atteindraient l’âge de la retraite, ou avant cela sentiraient leurs performances professionnelles ou physiques diminuer, cela permet de nouveaux horizons de développement dans lequel l’âge est plutôt un facteur favorisant !).
Dans cet engagement d’une vie, nous allons tous parfois errer un peu, nous tromper, apprendre et faire de mieux en mieux. Et ces compétences ne décroissent pas avec l’âge, je crois même que les aptitudes relationnelles ne font qu’augmenter avec le temps – pourvu que l’on ait souhaité s’investir dans leur amélioration bien sûr -. C’est donc un but que l’on peut poursuivre toute sa vie, dans lequel on peut s’améliorer sans fin et se satisfaire chemin faisant des résultats incrémentaux, même imparfaits.
Quel plus grand plaisir que voir petit à petit se développer notre capacité à dire notre amour et notre admiration, à tolérer les défauts qui nous irritaient tant, à laisser partir les rancunes et les réactions d’amour propre qui gâchent très sûrement les relations, à remettre du lien là où il avait été abîmé, de la paix là où la guerre faisait rage ? Et aussi quelle meilleure façon de trouver la paix en soi que d’établir des relations vraies, profondes, et limiter celles qui ne servent qu’à flatter notre ego ou, pire encore, à réparer une peine très ancienne, qui ne leur appartient pas, parfois au prix de vexations et déceptions profondes ?
Bien sûr nous pouvons souhaiter que les autres aient la même exigence que nous, et craindre de nous sentir floués quand ce n’est pas le cas. Mais c’est négliger que c’est votre engagement, pas le leur. Que c’est vous qui vous investissez dans l’amélioration de vous-même. Et j’irais même jusqu’à vous suggérer d’accueillir déceptions et trahisons comme autant d’occasions de vous entraîner à l’empathie et la générosité. Je ne vous suggère pas ici de tendre la joue gauche, mais simplement de ne pas vous laisser décourager par l’imperfection des autres. Si vous êtes excellent coureur, vous n’allez pas cesser de vous entrainer parce que d’autres courent moins vite que vous, ou ne courent pas du tout !
Les autres, première source de bonheur
Et par-delà de ce que chacun en pense en fonction de ses valeurs, de ses croyances, de son éthique, il y a une raison objective et assez réjouissante de pratiquer ce que je vous propose : de nombreuses études, y compris sur la durée d’une vie entière, ont montré que s’intéresser aux autres, s’occuper des autres, donner du temps aux autres, rendait heureux, et qu’entretenir des relations harmonieuses avec -au choix-un compagnon de vie, ses enfants, ses amis, ses relations professionnelles, était le facteur de bonheur déclaré numéro 1. Et ceci à tous les âges et jusqu’à la fin de la vie. Se passionner ou en tout cas dédier beaucoup de son temps et de son énergie à entretenir le premier facteur de bonheur semble avoir beaucoup de sens…
Alors je vous propose, dès que vous aurez terminé cette lecture, de faire un bilan de la qualité de vos relations. Demandez-vous comment vous pouvez maintenir à leur niveau celles qui sont satisfaisantes aujourd’hui et comment améliorer la qualité de celles qui se sont détériorées ou n’ont jamais été très bonnes. Puis penchez-vous sur celles que vous aimeriez avoir, mais que vous n’avez jamais eu le courage de nouer, peut-être parce que vous doutez de l’envie de l’autre de se lier à vous, à moins que ce soit par négligence, à un moment de votre vie où vous avez l’impression que vous serez toujours entouré de bien assez de monde. En réalité, si de telles relations potentielles existent, il n’est jamais trop tôt pour les nouer et en faire des relations de qualité. Proposez-vous de faire un pas sans ce sens, et je parie que le résultat sera aussi imprévu que réjouissant !
Comme George Vaillant, Professeur de psychiatrie à Harvard et Directeur pendant 40 ans de la « Study of Adult Development », la plus longue étude jamais menée au monde (plus de 80 ans à ce jour), qui a suivi plusieurs générations d’américains de toutes origines ethniques et sociales et analysé des centaines de facteurs de santé physique et mentale tout au long de cette période, concluons :
Happiness is love – full stop[2]
Pour les irréductibles francophones :
Le bonheur, c’est l’amour – un point c’est tout
[1] je mets bien sûr de côté les personnes atteintes des psychopathologies dont le propre est de déformer ou rendre impossible la relation à autrui
[2] HAPPINESS IS LOVE: FULL STOP George E. Vaillant, M.D.-

Comments are closed