J’ai entendu récemment quelqu’un[1] dire « la gentillesse est une forme de résistance » et cela m’a touchée profondément. Bien sûr par de Résistance, il ne s’agit pas d’un acte héroïque qui pourrait nous coûter la vie.

Mais être gentil, c’est résister à la brutalité quotidienne environnante, aux portes qu’on laisse se refermer sur vous, aux personnes qui marchent à deux de front sur un trottoir et ne voient pas que vous ne pouvez tout simplement pas passer, aux serveurs exaspérés lorsque vous leur demander de réchauffer votre plat, aux interlocuteurs de divers opérateurs qui ne prennent pas en compte votre détresse devant le monstre couleur d’agrume qui refuse de vous fournir une connexion correcte.
Mais c’est aussi résister à la brutalité de l’intimité. Au conjoint peut-être fatigué mais très désagréable qui s’emporte jusqu’à l’insulte, aux enfants (que vous avez) mal élevés qui laissent traîner leur vaisselle dans l’évier et leurs souliers dans le salon, à la mère qui a toujours le mot blessant pour commenter votre mode de vie, au père qui trouve qu’il fait bien mieux que son paresseux de fils, au gardien d’immeuble qui vous fait remarquer que vous avez dépassé de 2 mn son heure de pause en lui demandant d’ouvrir la porte au même opérateur couleur agrume … je vous laisse compléter la liste avec vos propres expériences.

Alors comment faire ? Certainement pas être une victime volontaire de ces brutes. La gentillesse comme acte de résistance est avant tout le fruit d’une volonté délibérée, pas d’un renoncement. Il ne s’agit pas de se « laisser faire », d’être la poire de service.
Il s’agit de choisir activement son comportement, de consciemment adopter une attitude gentille quand le contexte le permet, de manière à modéliser un comportement et à opposer la gentillesse à la violence mentale, et ainsi l’endiguer, du moins partiellement.

Le vrai gentil est quelqu’un qui a décidé de l’être, qui en a fait une règle de vie. Ce n’est pas un faible, bien au contraire. Maintenir cette ligne est probablement une des choses les plus difficiles. Et notre premier obstacle sur cette voie est notre ego : « je ne fais quand même pas faire ça pour lui/elle » vous dites-vous. Mon mari n’a pas débarrassé la table depuis une semaine, je ne vais quand même pas lui faire son café. Mon collègue n’a jamais voulu me remplacer quand je devais m’absenter urgemment, je ne vais quand même pas le faire quand c’est à lui de me le demander. Machin ne m’a jamais offert un café malgré tous les services que je lui rends, je ne vais quand même pas continuer à lui en offrir un tous les matins. Si vous ressentez que vous feriez ces choses par faiblesse, vous avez raison, ne les faites pas. En revanche, vous pouvez choisir délibérément d’agir à partir d’un principe de gentillesse, quelle que soit la posture de l’autre, parce que vous êtes libre de choisir votre comportement et que vous choisissez de ne pas vous laisser entraîner dans cette facilité générale qui consiste à ne penser qu’à soi (et sans doute aux parts de soi les plus viles) et qui mène assez sûrement à la pire sauvagerie.

Mais alors cette gentillesse c’est quoi exactement ? Ne la confondons pas avec l’amabilité ou la politesse, même si être poli est la plupart du temps un bon début.
Mais sourire au boulanger ou au facteur, c’est  facile (ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas le faire bien sûr). Cela fait partie du jeu social auquel nous sommes rodés dès l’enfance, et auquel nous jouons automatiquement pour la plupart d’entre nous – dès lors que nous ne sommes pas contrariés -. Si votre facteur manque deux fois de vous apporter un colis, votre amabilité va sans doute baisser un peu. (Et c’est là que la gentillesse pourrait avantageusement prendre le relais.)

Mais nous avons tous connu des personnes fort peu aimables, souvent taiseuses, qui pourtant nous ont rendu d’immenses services et ont fait preuve d’une attention à l’autre de grande qualité, observant nos goûts, nos besoins, et les comblant plus et mieux que le plus aimable de notre entourage.
Si la vraie gentillesse devient délicieuse quand elle est accompagnée d’un sourire, ce n’est pas à cela qu’on la reconnaît.
Je propose pour l’identifier les critères suivants : une personne en « état de gentillesse »

  • Met les autres avant elle-même
  • Fait preuve de courage
  • Renonce à des plaisirs d’ego
  • Ne cherche pas à plaire
  • Ne choisit pas les cibles de sa gentillesse (on est gentil avec tout le monde, pas seulement avec ceux qui peuvent le raconter à tout le monde)
  • A une volonté délibérée de résister aux tendances égoïstes et nuisibles.

Vous voyez que chacun peut décider d’être gentil. Il ne s’agit pas d’un trait de caractère (qui serait plutôt d’être aimable, doux, conciliant…). Il s’agit d’un comportement que l’on adopte pour des raisons conscientes. Comme celle de résister à la brutalité.
Ou l’amour de l’humanité, de la fraternité, l’envie de devenir une meilleure personne, le goût du défi – rien de plus difficile que d’être vraiment gentil – , une conviction spirituelle ou religieuse.

Au-delà de ses bienfaits évidents sur autrui, la pratique de la gentillesse renforce la volonté, mais aussi la sérénité et la force intérieure. Elle calme l’ego, diminue les accès d’émotions douloureuses comme de colère (même contenue), la tristesse et la honte.
Et si vous ne voyez pas comment vous y prendre, regardons cela ensemble lors de notre prochaine séance 🙂

Anecdote finale : Je me promenais hier au Jardin du Luxembourg et me suis arrêtée pour lire le texte explicatif de la sculpture nommée « Le cri, l’écrit », célébrant l’abolition de l’esclavage, que je partage avec vous :

« Par leurs luttes et leur profond désir de liberté,
Les esclaves des colonies françaises ont contribué à l’universalité des droits humains et à l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité qui fonde notre République
La France leur rend ici hommage. »

En lisant cela, j’ai eu la désagréable sensation que ces valeurs qui fondent la République française avaient été bien négligées ces derniers temps. Je vous propose donc de résister tous ensemble !


[1] Il s’agit d’un psychologue dont j’ai entendu l’interview à la RTBF à travers un post LinkedIn. Si quelqu’un connaît son nom, merci de me le rappeler !

Categories:

Tags:

Comments are closed